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[Tribune] Visite de chantiers : Quand le Palais du Bord de Mer s’improvise Tour-opérateur

2026-03-23 - 16:41

Le 20 mars dernier, le Palais du Bord de Mer réunissait les forces politiques du pays pour une rencontre présentée comme majeure. Au programme, notamment, des visites de chantiers. Une séquence qui n’a pas manqué de susciter des réactions dans l’espace public. Dans cette tribune, Michel Ongoundou Loundah*, ancien sénateur de la Transition et président du parti REAGIR, démonte avec une ironie cinglante le mécanisme d’un pouvoir qui, selon lui, substitue la mise en scène à la gouvernance, et le béton apparent aux décisions qui s’imposent. «On a traîné des chefs de partis, censés porter les aspirations du peuple, visiter des chantiers. La présidence de la République, sanctuaire supposé du cerveau stratégique de la Nation, s’est muée en agence touristique pour politiciens en goguette», dixit Ongoundou Loundah. © GabonReview * Figure politique gabonaise contemporaine, ancien sénateur de la Transition, Michel Ongoundou Loundah est le président du parti REAGIR. Il s’est toujours illustré par son engagement en faveur de la réforme démocratique. © D.R. Il existe des clichés qui immortalisent la grandeur d’un événement. Et puis, il y a ceux qui le plongent dans le ridicule le plus achevé. La prétendue « rencontre politique majeure » que le Palais du Bord de Mer a tenté de nous vendre, le 20 mars dernier avec un aplomb déconcertant, ne restera pas dans les annales comme un acte d’État. Nous avons plutôt assisté à un naufrage institutionnel, à un moment de confusion si dense qu’on hésite encore entre l’amateurisme pur et le mépris souverain. Car enfin, quel était l’objet réel de tout ce ramdam ? S’agissait-il d’un dialogue de fond pour penser l’avenir et panser les plaies de la Nation ? D’une concertation pour sauver les meubles d’une économie aux abois ? D’une main tendue, sincère et républicaine, à une opposition constructive ? Rien de tout cela. Ce que les Gabonais ont contemplé, médusés, n’était qu’une mise en scène burlesque, une sorte de spectacle de fin d’année de maternelle où les costumes étaient trop grands pour des acteurs trop petits. Une kermesse sans boussole ni horizon On aurait pu, dans un élan de naïveté, saluer l’initiative de réunir les forces vives du pays à l’heure où l’édifice Gabon prend l’eau de toutes parts. Loin de la concertation au sommet attendue par les Gabonais, l’Exécutif a livré une parodie de communication sans cap ni méthode. Entre l’absence d’ordre du jour et des airs de colonie de vacances pour seniors, le sérieux a laissé place au simulacre. Quant au casting, il s’apparentait à un inventaire à la Prévert : des partisans de la majorité présidentielle déguisés en opposants de circonstance, quelques « indépendants » parachutés opportunément pour simuler une pluralité de façade, et une opposition résiduelle, réduite à un triste rôle de figuration décorative. Le clou du spectacle — si tant est que l’on puisse encore accoler le mot « politique » à cette mascarade — fut la mutation de cette rencontre au sommet en... balade touristique. Oui, vous avez bien lu ! La présidence de la République, sanctuaire supposé du cerveau stratégique de la Nation, s’est muée en agence touristique pour politiciens en goguette. On a traîné des chefs de partis, censés porter les aspirations du peuple, visiter des chantiers. Des chantiers ! Dans un pays où l’eau est devenue un luxe, où l’électricité joue les intermittents du spectacle, où le panier de la ménagère est un puits sans fond et où la jeunesse s’abîme dans le désœuvrement, on convoque la classe politique pour lui faire « tâter du béton ». C’est un peu comme si le capitaine du Titanic organisait une visite guidée des cuisines pour vanter la brillance des cuivres, pendant que l’iceberg déchire irrémédiablement la coque. Le théâtre du néant et l’indécence érigée en système Soyons sérieux : ce n’est plus de la politique, c’est du théâtre de boulevard. Mais un théâtre sans talent, sans texte et, surtout, sans public. Pendant que l’on promène des responsables politiques entre deux bétonnières : Une entreprise turque menace de plonger Libreville dans le noir faute de paiement. Des familles entières s’éclairent à la bougie comme au siècle dernier. Des foyers n’ont plus que leurs yeux pour pleurer devant des robinets désespérément secs. Exhiber des murs neufs quand on est incapable de payer les factures d’hier n’est plus de l’ironie, c’est de l’insulte pure. C’est l’indécence érigée en système de communication et le mépris érigé en dogme. La République au bout du fil : le mépris de la forme Et que dire de la méthode, ce révélateur implacable du dédain institutionnel ? Des invitations lancées à la sauvette, par téléphone, comme si l’on organisait un apéro de dernière minute entre amis. La République ne se convoque pas entre deux sonneries. Ce n’est pas qu’un simple problème de protocole ou de « chichi » administratif : c’est une carence grave, une absence totale de culture d’État. C’est traiter les institutions comme la cinquième roue d’un carrosse nommé UDB/CTRI. Depuis trop longtemps, une confusion toxique s’est installée au sommet de l’édifice où gouverner n’est plus décider, mais montrer, exhiber. Où gouverner n’est plus prévoir, mais communiquer à tout va. Le plus terrifiant dans ce carnaval de mauvais goût n’est finalement pas le ridicule de la situation. C’est l’aveu de faiblesse qu’il dissimule mal. Un pouvoir qui improvise, qui tâtonne et qui préfère les caméras des photographes au silence laborieux du travail de fond est un pouvoir aux abois. Lorsque le prestige narcissique l’emporte sur l’art de gouverner, l’histoire finit généralement par s’en mêler violemment. Et elle, l’Histoire, se montre souvent impitoyable envers ces dirigeants qui ont cru pouvoir ignorer impunément l’intelligence et la clairvoyance du peuple. Par Michel Ongoundou Loundah* Ancien Sénateur de la Transition – Président du parti REAGIR

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