TheGabonTime

[Tribune] Naufrage de l’Esther Miracle, un traumatisme collectif : comprendre et guérir ensemble

2026-03-17 - 15:21

Dans cette émouvante tribune, à l’occasion du troisième anniversaire du naufrage de l’Esther Miracle, survenu dans la nuit du 8 au 9 mars 2023, au large de Libreville, Marie Stella Marehin*, maître-assistante CAMES en psychologie clinique et psychopathologie, et psychologue clinicienne spécialisée dans les addictions, analyse les répercussions psychologiques profondes de cette tragédie sur la société gabonaise. Invoquant «un traumatisme collectif», elle insiste sur une réparation multidimensionnelle allant au-delà de l’indemnisation financière. Lecture ! A travers sa Tribune, Marie Stella Marehin insiste sur une réparation multidimensionnelle allant au-delà de l’indemnisation financière (Illustration). © GabonReview Marie Stella Marehin. © D.R. Depuis l’an 2000, l’Afrique subsaharienne a enregistré une série d’accidents causés par des naufrages. Pour ne citer que quelques exemples, on peut évoquer le naufrage du Joola en 2002 au Sénégal, le naufrage du MV Nyerere en 2018 en Tanzanie, ou encore le naufrage sur le fleuve Congo en 2025. Ces naufrages ont causé d’importantes pertes en vies humaines, plongeant la conscience nationale dans un « traumatisme collectif ». Au Gabon, dans la nuit du 8 au 9 mars 2023, seize (16) personnes sont portées disparues à la suite du naufrage de l’Esther Miracle. Le bilan provisoire est passé de six (6) à vingt et un (21) morts (source : BBC News Afrique, 2023). Trois ans après ce drame, la conscience collective reste fortement marquée et plusieurs questions demeurent sans réponse. En ce troisième anniversaire, il semble important de mettre l’accent sur le besoin de réparation, qui ne se limite pas à une indemnisation financière, mais tient également compte de la reconnaissance du statut de victimes et de la nécessité d’un accompagnement psychosocial adapté. Car derrière les chiffres et bilans officiels, il y a des vies brisées, des familles endeuillées et une nation entière appelée à se souvenir, à comprendre et à réparer. Pourquoi parler de traumatisme collectif ? Le naufrage de l’Esther Miracle est un événement brutal et dramatique, qui a profondément affecté la population gabonaise tout entière, créant un sentiment d’insécurité et de manque de confiance envers les institutions. Des sentiments contradictoires s’entremêlent : colère, tristesse, quête de justice, et peur persistante des transports maritimes. Cette situation favorise l’installation progressive d’indicateurs de détresse psychopathologique, tels que l’anxiété, la dépression, le stress post-traumatique, les addictions, le trouble du sommeil ou encore des troubles du comportement, etc.). Le traumatisme concerne aussi bien les victimes directes les survivants, mais aussi les victimes indirectes : les familles, les témoins, les secouristes, les professionnels de santé en première ligne de soins, ainsi que toutes les personnes exposées aux images et récits du drame. Cette réalité relance le débat sur la prise en charge psychosociale des victimes lors des catastrophes collectives (naufrage, accidents graves de la route, déraillements de trains, etc.), compte tenu de leurs répercussions sur le bien-être physique, psychologique que social. Car il faut retenir qu’un «traumatisme non traité laisse des traces durables dans la mémoire collective». Quels sont les enjeux de la Réparation ? La pratique internationale recommande l’indemnisation des victimes soit en nature «reconstruction, attribution d’un bien équivalent», soit en «argent». La réparation suppose : Une reconnaissance officielle et explicite du statut de victime qui apparaît comme un élément central dans les discours des personnes touchées par le drame. Elle traduirait un désir profond d’être vues, entendues et reconnues dans leur existence ainsi que dans la souffrance vécue. Une telle reconnaissance constituerait un appui symbolique essentiel, d’autant plus important dans un contexte où aucun dispositif structuré d’accompagnement psychosocial n’a été durablement instauré par les pouvoirs publics. Cette reconnaissance du statut de victime pourrait ainsi laisser transparaître un désir profond de guérison et de reconstruction. L’exigence d’une justice transparente capable d’apporter des éléments de réponse aux nombreuses interrogations restées en suspens apparaît également fondamentale. Une telle démarche pourrait contribuer à faciliter l’entrée dans un travail de deuil. La justice participe fortement au processus de réparation psychique, en permettant de donner un sens à l’événement traumatique et d’inscrire celui-ci dans une perspective de prévention, résumée par l’idée du «plus jamais ça». Les rituels collectifs, tels que les commémorations ou encore la mise en place de mémoriels, jouent un rôle important. Ils permettent de transformer une douleur individuelle en une mémoire partagée, favorisant ainsi un processus collectif de reconnaissance et de symbolisation du traumatisme. Pour ne citer que le cas du Sénégal, qui a dédié un Musée-Mémorial du Joola à la mémoire du naufrage. On y retrouve des objets, des documents, des témoignages et archives liés à l’histoire du ferry, à ses passagers et aux circonstances du naufrage. La mise en place d’un accompagnement psychologique structuré apparaît indispensable. Dès l’annonce du drame, la Croix-Rouge gabonaise ainsi que des psychologues issus de différentes structures publiques, notamment le Centre Hospitalier Universitaire de Libreville (CHUL) et le Centre National de Santé mentale de Melen avaient mis en place une cellule d’écoute psychologique destinée à accompagner les victimes directes et indirectes. Toutefois, il est regrettable de constater l’absence d’un suivi à moyen et à long terme des principaux bénéficiaires de ce dispositif. En quoi consiste l’accompagnement psychosocial en cas de catastrophe ? L’accompagnement psychosocial en cas de catastrophe groupe un ensemble d’actions destinées à soutenir les personnes victimes d’événement traumatique dans le but de restaurer l’équilibre psychologique, social et relationnel. Dans le contexte de l’Esther Miracle, il vise à aider les victimes, leurs familles et la communauté à surmonter les effets du traumatisme et à retrouver progressivement un fonctionnement normal. Il s’opère de la manière suivante : le soutien psychologique immédiat réalisé après la catastrophe qui se base sur l’écoute, le débriefing, les premiers secours psychologiques (PSP) et l’orientation vers d’autres professionnels si nécessaire. Le but est de réduire le choc psychique et prévenir l’aggravation du traumatisme aigu à un stress post-traumatique. Le suivi psychologique et thérapeutique plusieurs victimes développent des troubles cités précédemment, cet accompagnement comprend des consultations psychologiques et/ ou psychiatriques, des thérapies de groupe et individuelle et une prise en charge spécialisée pour les cas les plus sévères (praticiens formés à EMDR : Eye Movement Desentization ; aux TCC : thérapies cognitives et comportementales ainsi qu’aux thérapies systémiques). La prévention et la sensibilisation aux effets du traumatisme, la formation des professionnels (santé, travailleurs sociaux, secours), la mise en place de dispositif permanent de prise en charge lors des catastrophes. L’accompagnement psychosocial vise à prendre en charge les blessures invisibles laissées par la catastrophe du Naufrage de l’Esther Miracle. Toutefois, il est important de souligner que la réparation ne saurait être assimilée à une restauration complète de l’état antérieur. Car le retour à un état antérieur au traumatisme demeure impossible. Dans cette perspective, le suivi psychologique consiste à accompagner la victime dans un processus de résilience. Il s’agit de l’aider à intégrer l’événement traumatique dans son histoire de vie et à apprendre progressivement à vivre avec ce souvenir, sans que celui-ci n’entrave durablement son équilibre psychique et social. *Marie Stella Marehin, Maître-assistant (Cames) en psychologie clinique et psychopathologie, Psychologue clinicienne orientation clinique des addictions, Fondatrice du cabinet de psychologie clinique Epoir & de l’ONG EntraidDépendance.

Share this post: