[Tribune] Iboga : le temps du Gabon n’est pas celui du monde
2026-03-25 - 13:12
L’iboga est au cœur d’une révolution thérapeutique mondiale. Aux États-Unis, les législatures s’emparent de l’ibogaïne ; les laboratoires explorent la synthèse ; les investisseurs flairent le marché. Pendant ce temps, le Gabon, pays d’origine de cette plante sacrée, gardien millénaire de ses usages, n’a pas encore tenu ses assises nationales. Ce décalage entre l’agenda extérieur et la structuration interne du pays est au cœur de la réflexion que livre ici Yann Guignon*, président fondateur de Blessings of the Forest Gabon et voix engagée sur ce dossier depuis plus de vingt ans. Son diagnostic est lucide, son appel, urgent : si le Gabon ne prend pas, maintenant, les commandes de sa propre souveraineté sur l’iboga, d’autres le feront à sa place. Libreville, janvier 2026 : le Gabon a été hôte d’un débat «international» sur son propre patrimoine, sans que ses organisations de terrain et tous ses acteurs aient pu définir une position commune préalable. © GabonReview (réécriture de l’affiche de l’évènement) Yann Guignon, consultant franco-gabonais et fondateur de l’ONG Blessings of the Forest, œuvre depuis plus de vingt ans à la protection du patrimoine naturel et culturel gabonais, et en particulier de l’iboga. © D.R. Le monde s’accélère autour de l’ibogaïne. Le Gabon, lui, se trouve à un moment décisif de son histoire. Depuis 2004, j’ai personnellement engagé un travail de fond pour sensibiliser l’opinion publique gabonaise et internationale à l’importance stratégique de l’iboga. Ce travail s’est construit dans la durée, avec constance, souvent loin des projecteurs, mais toujours avec une conviction simple : l’iboga n’est pas une ressource comme une autre ; il est un patrimoine vivant du Gabon, dont l’avenir doit être maîtrisé par le Gabon lui-même. Encouragé par des figures majeures telles que le Professeur Jean Noël Gassita, Maître Atome Ribenga et Maître Moubeyi Bouale, cet engagement s’est progressivement structuré à travers des initiatives portées notamment par Blessings of the Forest et l’Association Nationale Maghanga Ma Nzambe. Ensemble, nous avons œuvré à faire entendre la voix du Gabon à l’international, en défendant les principes du Protocole de Nagoya, fondés sur le consentement préalable, le partage équitable et la reconnaissance des savoirs traditionnels. Aujourd’hui, le contexte a profondément changé. Ce qui relevait hier d’un sujet marginal est devenu un enjeu stratégique mondial. Au Gabon, cette évolution est désormais prise au sérieux. Les travaux récents du Conseil Économique, Social, Environnemental et Culturel témoignent d’une volonté institutionnelle claire de comprendre, d’anticiper et d’encadrer les dynamiques en cours. Il faut saluer ici la responsabilité prise par le Président du CESEC, qui a su initier cette réflexion à un moment où l’urgence s’imposait. Ces travaux constituent une base essentielle. Ils doivent être reconnus, soutenus et prolongés. Dans le même esprit, la désignation de l’AGADEV comme point focal national pour le Protocole de Nagoya ouvre une nouvelle phase. Elle confère à cette structure une responsabilité importante dans l’organisation de la filière et la représentation du Gabon dans les discussions internationales. Mais cette responsabilité s’exerce dans un contexte d’accélération globale, où les décisions se prennent vite, parfois très vite. Car pendant que le Gabon organise sa réflexion, ailleurs, le monde avance. La conférence internationale organisée à Libreville en janvier 2026 en a été une illustration saisissante. Elle a permis de placer le Gabon au cœur du débat. Mais elle a aussi révélé un déséquilibre préoccupant : celui d’un agenda extérieur qui précède la structuration nationale. Cette conférence — impulsée depuis l’étranger — s’est tenue avant même que le Gabon n’ait pu organiser de véritables assises nationales. Avant même que les institutions, les scientifiques, les acteurs économiques et les communautés traditionnelles ne puissent se réunir pour définir une position commune. Ce décalage a été d’autant plus ressenti que certaines organisations gabonaises, dont l’Association Nationale Maghanga Ma Nzambe et Blessings of the Forest, avaient publiquement annoncé leur volonté de contribuer à l’organisation de telles assises. Leur mise à l’écart de cette séquence a suscité incompréhension et questionnement, d’autant plus que des relations de travail existaient jusque-là avec les acteurs internationaux impliqués. Sans céder à l’interprétation, ce type de configuration donne le sentiment que le temps nécessaire à la structuration nationale a été, en partie, court-circuité par une logique d’accélération extérieure. Dans ce contexte, la question de la représentativité devient centrale. Certaines prises de parole présentées comme émanant des communautés traditionnelles ont suscité, au Gabon même, des réactions d’étonnement, voire d’incompréhension. Ce décalage, perceptible pour qui connaît la complexité des structures traditionnelles, interroge. Il suggère parfois une volonté d’alignement rapide avec des référents culturels, sans toujours prendre le temps d’en mesurer la profondeur ni la légitimité. Dans un environnement international où la référence aux savoirs autochtones est devenue un marqueur incontournable, ce type de mise en scène peut, malgré lui, donner l’impression d’une représentation plus symbolique que réellement ancrée. Pendant ce temps, les cadres juridiques évoluent. Aux États-Unis, la loi SB23-290 avait posé les bases d’une approche centrée sur les médecines naturelles. Mais les développements récents, notamment avec le projet HB26-1325, marquent un tournant. Ils ouvrent la voie à des formes semi-synthétiques d’ibogaïne et introduisent des mécanismes de partage des bénéfices formulés de manière souple, laissant une large place à l’interprétation. Ces évolutions ne passent pas inaperçues, y compris au sein du dispositif institutionnel américain lui-même. Lors des auditions récentes, Lundi Ramos, ancien président du Natural Medicine Advisory Board, a exprimé des préoccupations claires quant à ce glissement du cadre initial. Il a notamment souligné que le texte actuel s’éloigne des recommandations du Board et que les mécanismes proposés — notamment en matière de partage des bénéfices — reposent sur des formulations non contraignantes. Il a surtout rappelé un fait essentiel : les voix collectives des communautés gabonaises concernées ne sont pas présentes dans ces discussions. Cette absence, en elle-même, mérite d’être entendue. Parallèlement, les avancées scientifiques ouvrent la voie à une production d’ibogaïne indépendante de l’iboga, qu’il s’agisse de synthèse, de semi-synthèse ou d’autres sources botaniques comme le voacanga. Des projets de culture hors du Gabon et même d’Afrique se développent déjà depuis de nombreuses années. Autrement dit, le monde se prépare à avancer — avec ou sans le Gabon. Ce constat impose une lucidité sans concession. Car la véritable valeur de l’iboga ne réside pas uniquement dans la plante, ni même dans la molécule. Elle réside dans les connaissances qui l’accompagnent : les pratiques, les protocoles, les savoirs thérapeutiques et les cadres culturels. Ce sont ces éléments qui structurent les usages et qui, à long terme, génèrent le plus de valeur. C’est pourquoi la question de leur inventaire, de leur structuration et de leur protection juridique est aujourd’hui centrale. Ce travail est déjà engagé, notamment par l’Association Nationale Maghanga Ma Nzambe et Blessings of the Forest aux côtés des communautés traditionnelles. Il doit désormais être porté à l’échelle nationale. Car le temps presse. Le Gabon dispose d’un atout unique. Mais cet atout ne sera durable que s’il est organisé. Le monde ira vite, quoi qu’il arrive. Le Gabon, lui, doit aller juste — et surtout aller loin. Cela suppose aujourd’hui une décision claire : organiser, sans délai, de véritables assises nationales sur l’iboga. Des assises inclusives, exigeantes, rassemblant l’ensemble des parties prenantes — institutions, chercheurs, acteurs économiques, représentants traditionnels et société civile — sans exclusion, sans précipitation, mais avec détermination. C’est à cette condition que le Gabon pourra parler d’une seule voix, définir une stratégie souveraine et peser dans les décisions qui se prennent. Car dans cette transformation en cours, une chose est certaine : la valeur de l’iboga ne disparaîtra pas. Mais sa maîtrise, elle, dépendra des choix faits maintenant. Yann Guignon* Président Fondateur de Blessings of The Forest Gabon (Les Bénédictions de la forêt) .