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[Tribune] Gabon 2026 : pour une union sacrée pragmatique et exigeante

2026-03-30 - 14:52

Le PNCD 2026–2030 a eu le mérite rare de dire la vérité sur l’état du Gabon : un habitant sur trois sous le seuil de pauvreté, sept ans de stagnation du pouvoir d’achat. Mais une vérité écrite crée une responsabilité. Qui la prend en charge, et comment ? C’est la question que pose, avec une franchise tranchante, Ike Ngouoni Aila Oyouomi* qui intervient ici en tant simple citoyen gabonais, en appelant à une union sacrée, pragmatique, exigeante, et débarrassée du jeu mortifère du qui-perd-gagne. «Ce projet ne peut pas appartenir au seul gouvernement. Il doit être porté par tous ceux qui ont quelque chose à perdre si ça échoue», dixit Ike Ngouoni. © GabonReview Ike Ngouoni Aila Oyouomi*, citoyen gabonais. © D.R. Le gouvernement nous a demandé de lire la version provisoire du PNCD. Je l’ai lu. Je dois dire que je l’ai lu avec un œil particulier. Celui de quelqu’un qui a passé deux ans et demi à la Présidence de la République, comme conseiller et porte-parole. Je sais ce que ça coûte d’écrire certaines vérités dans un document officiel. Et ce document-là, il en contient. Cent trente pages. Un Gabonais sur trois sous le seuil de pauvreté. La moitié du budget d’investissement qui ne se dépense pas. Entre 2017 et 2024, la consommation des ménages n’a pas bougé d’un franc CFA. Sept ans. Rien. Pendant que les plans s’empilaient et que les discours continuaient. Ce n’est pas rien de l’écrire noir sur blanc dans un texte d’État. C’est même assez rare. Un État qui dit la vérité sur lui-même ne peut plus faire semblant après. Les citoyens ont les chiffres maintenant. Ils s’en souviendront. Je veux dire aussi ceci : on ne peut pas soupçonner le Président de la République de ne pas aimer son pays. Sa proximité avec les Gabonais, sa volonté de s’attaquer aux problèmes du quotidien le montrent. L’amour du Gabon n’est pas la propriété de ceux qui s’opposent. Mais aimer son pays ne suffit pas. Ça n’a jamais suffi. Ce qui compte, c’est que ce soutien soit utile — pas seulement confortable. Il y a un réflexe dans notre paysage politique que tout le monde connaît et que personne ne nomme vraiment. Je vais l’appeler le jeu du qui-perd-gagne. Dans un pays où la politique divise tout, certains ont plus à gagner de l’échec du pouvoir que de la réussite du pays. L’échec d’une réforme devient une victoire. La souffrance des gens devient un argument. Ce n’est pas de la méchanceté. C’est une mécanique. Elle tourne toute seule. Et elle produit, depuis des années, toujours le même perdant : le citoyen qui attend l’eau, l’électricité, une école digne pour ses enfants. Ce jeu n’appartient pas qu’à l’opposition. Il existe aussi du côté du pouvoir — quand critiquer devient suspect, quand alerter devient déstabiliser, quand l’exigence de résultats est traitée comme une attaque. Des deux côtés, c’est la même chose. Des deux côtés, c’est le Gabon qui perd. En 1992, le Mozambique sortait de seize ans de guerre. Frelimo et Renamo — deux camps qui se détestaient — ont décidé de s’entendre. Résultat : 8 % de croissance par an pendant dix ans. Pas parce qu’ils s’aimaient soudainement. Parce qu’ils avaient compris une chose simple : se déchirer coûtait plus cher que s’entendre. En 2010, l’Irlande était au bord de la faillite. Gouvernement, opposition, syndicats, patronat — tout le monde autour de la table. Personne n’était content. Tout le monde a lâché quelque chose. Et le pays s’en est sorti. Ce n’est pas une question d’idéologie. C’est une question de calcul. Le Gabon a maintenant un diagnostic honnête sur la table. Il reste à décider quoi en faire. Les Réunions de Printemps du FMI s’ouvrent à Washington du 13 au 18 avril. Un accord est attendu pour mai. Ce n’est pas une contrainte venue de l’extérieur — c’est une fenêtre. Une occasion de montrer que le Gabon arrive avec un projet cohérent, pas juste avec des besoins. Ce projet ne peut pas appartenir au seul gouvernement. Il doit être porté par tous ceux qui ont quelque chose à perdre si ça échoue. Le secteur privé qui a besoin de stabilité. Les partenaires sociaux qui ont participé aux ateliers d’élaboration du PNCD. La diaspora qui veut pouvoir rentrer un jour. La jeunesse qui ne veut plus partir. Ces gens existent. Ils se sont exprimés. Ils ne jouent pas le jeu mortifère. Ils jouent le jeu du Gabon. Je ne demande à personne de renoncer à ses convictions. Je ne demande pas à l’opposition de se taire. Je ne demande pas au gouvernement d’être au-dessus de la critique. L’union sacrée que j’appelle n’est pas une union aveugle. Elle suppose que l’espace du débat reste ouvert — que chacun puisse critiquer, alerter, exiger, sans que ça lui coûte plus que la contradiction. L’exigence de stabilité ne dispense pas de protéger les libertés publiques. Au contraire — elle les rend plus nécessaires encore. Un pays ne se redresse pas dans la peur. Il se redresse dans la confiance. Alors la seule question qui vaille, pour chaque acteur — politique, économique, citoyen — c’est celle-là : est-ce que ce que je fais aujourd’hui aide le Gabon à avancer, ou est-ce que ça sert seulement mon camp ? L’union sacrée, ce n’est pas un beau mot. C’est cette question posée honnêtement. C’est un contrat entre des gens qui ont compris que dans un pays où un habitant sur trois vit sous le seuil de pauvreté, on n’a plus le luxe de se détruire mutuellement. Ce document provisoire a dit la vérité. La vérité crée une responsabilité. Elle appartient à tout le monde. __________________________________________________________________________________________________ Dans un pays fragile, la division est un luxe. Et le Gabon n’a plus les moyens de ce luxe. __________________________________________________________________________________________________ Libreville, mars 2026 Par Ike NGOUONI AILA OYOUOMI*, citoyen gabonais

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