Sortie médiatique de Sylvia Bongo : la justice dans le box des accusés
2026-03-10 - 14:45
Revenant sur les vingt mois passés en détention, l’ancienne première dame a affirmé avoir été torturée. S’il faut se pencher sur l’Etat de droit, il faut aussi surtout questionner les pratiques en vigueur. La sortie médiatique de Sylvia Bongo a agi comme un révélateur. En soulignant les erreurs des uns, elle a pointé les manquements des autres. Ce faisant, elle a dénudé un pays toujours prisonnier de son passé. © france24.com Sans user d’un qualificatif facile, on peut parler de moment kafkaïen. Vendredi 6 mars, Sylvia Bongo s’est exprimée chez nos confrères de France 24. Revenant sur les vingt mois passés en détention, l’ancienne première dame a affirmé avoir été torturée aux côtés de son fils, Noureddin Bongo Valentin, ravivant des souvenirs peu glorieux. S’il faut démêler le vrai du faux dans ce récit personnel, il faut aussi se pencher sur l’Etat de droit. S’il faut s’intéresser au traitement réservé aux figures de proue du régime déchu, il faut aussi, et surtout, questionner les pratiques en vigueur. Concrètement, il ne faut pas avoir peur d’envoyer la justice dans le box des accusés. Est-elle à l’abri de toute pression ? Applique-t-elle la loi sans se laisser influencer par le statut social ? Respecte-t-elle réellement les droits de la défense ? Trouble dans les esprits Sans légitimer d’éventuels abus, il faut rappeler le contexte. Pendant de longues années, Sylvia Bongo et son fils ont bénéficié des errements de la justice. Durant les cinq dernières années du second mandat d’Ali Bongo, ils étaient présentés comme les marionnettistes, les véritables détenteurs de l’ensemble des pouvoirs. En août 2022, lors du procès de l’opération Scorpion, leurs noms furent abondamment cités. Jamais les juges n’eurent le courage de les inviter à comparaître ou, tout au moins, à déposer. Pourtant, on parlait alors de loi du plus fort, de règlements de comptes, de vengeance et d’affaires instruites à la tête du client. On évoquait aussi des vices de procédure, des violations de la loi et des allégeances peu conformes aux normes démocratiques. Au lendemain du 30 août 2023, les nouvelles autorités firent du «renforcement de l’indépendance de la justice» une priorité cardinale. À l’évidence, il s’agissait d’une réponse aux abus observés jusque-là. Malheureusement, la Transition n’a pas traduit cet engagement en actes. Comme si la loi pouvait s’appliquer de manière différenciée, les condamnés de l’Opération Scorpion recouvrèrent la liberté les uns après les autres, parfois sans motivation juridique officielle. Pas du goût de tout le monde, ces décisions suscitèrent du trouble dans les esprits. De nombreux observateurs se demandèrent alors pourquoi Sylvia Bongo n’avait jamais été confrontée à ses dénonciateurs. Le face-à-face avec Brice Laccruche Alihanga ? En l’absence de Noureddin Bongo Valentin, il fut jugé anecdotique. Presque distractif. À maints égards, il fut perçu comme un acte de légitimation a posteriori, l’épouse et le fils aîné d’Ali Bongo n’ayant jamais été entendus pour l’ensemble de leurs méfaits supposés, en particulier ceux attribués à la tristement célèbre Young team. Dès lors, comment s’étonner de leur exfiltration, le 16 mai dernier, suite à une médiation de l’Union africaine (UA) ? Attentisme et lâcheté Depuis quelques jours, zélateurs du pouvoir en place et nostalgiques du régime déchu se livrent à une bataille des récits. Mais ils évitent soigneusement la question de fond : comment en est-on arrivé là ? Pourquoi a-t-il fallu attendre près de deux ans pour organiser un procès ? Pourquoi parler de «liberté provisoire» pour des personnes notoirement sous la protection d’une puissance étrangère ? Après tout, «nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude». Mieux encore, un Etat ne peut fonctionner correctement si ses institutions renoncent à leurs responsabilités. De ces moments d’égarement, beaucoup se sont pourtant accommodés. Certains par loyauté. D’autres par opportunisme. D’autres encore par prudence. Au final, le Gabon semble condamné à naviguer en eaux troubles dans ce micmac judiciaire. Pour tout dire, la sortie médiatique de Sylvia Bongo Ondimba a agi comme un révélateur. En soulignant les erreurs des uns, elle a pointé les manquements des autres. Ce faisant, elle a dénudé un pays toujours prisonnier de son passé. Sauf à se laisser gouverner par l’instant, le gouvernement ne gagne rien à réagir de manière quasi-pavlovienne. Ni les dénégations du ministre de la Communication ni les menaces à l’encontre de France 24 ne feront taire Sylvia Bongo et son fils. Comme ils ont déjà eu à le dire, ils n’hésiteront jamais à se «défendre sur la place publique, preuves à l’appui». Une fois encore, il faut rappeler le contexte. Dans ce dossier, les cours et tribunaux ont brillé par leur attentisme voire leur lâcheté. Pendant près de deux ans, ils ont attendu on ne sait quoi. Du coup, la raison d’Etat et les considérations diplomatiques ont pris le pas sur l’exigence de vérité et de justice. D’où l’assurance affichée par l’ancienne première dame et son fils. Si le pouvoir veut solder les comptes, deux options s’offrent désormais à lui : la coopération judiciaire ou la mise en place d’un mécanisme de justice transitionnelle. Autrement, l’histoire pourrait bien se répéter, un jour ou l’autre.