SEEG : les voleurs d’électricité sont connus, et certains ont gouverné le pays
2026-03-06 - 16:15
Seize pages. Publiées ce vendredi 6 mars 2026 dans le quotidien L’Union, ces seize pages font l’effet d’une gifle en plein visage de la République. Ce que la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG) appelle pudiquement un «avis de régularisation» révèle en réalité une vérité que beaucoup soupçonnaient sans jamais la voir documentée : au Gabon, l’obligation de payer l’électricité est une règle, mais pas pour tout le monde. Le document de la SEEG ne dénonce pas des criminels. Il révèle quelque chose de plus insidieux : certains notables gabonais consomment l’électricité comme un dû et la paient comme une option. © GabonReview / Dall-E (Intelligence artificielle) Le 3 mars 2026, lors d’une réunion au palais présidentiel, le chef de l’État Brice Clotaire Oligui Nguema a mis publiquement en demeure son ministre de l’Accès universel à l’Eau et à l’Energie, Philippe Tonangoye, d’avoir le courage de rendre publique la liste des 2 600 clients de la SEEG qui ne s’acquittent pas de leurs factures d’électricité, parmi lesquels étaient censées figurer, selon plusieurs sources, des cadres et anciens hauts responsables de l’administration. «Pourquoi cachez-vous la vérité aux Gabonais ?», a lancé le président Oligui. Tonangoye a obtempéré. Les grands noms, les petites consciences Quarante-cinq jours pour se présenter en agence. Une générosité qui, pour les Gabonais ordinaires coupés sans préavis à la moindre facture impayée, ressemble à une insulte. Cette liste n’est pas un accident administratif. C’est la radiographie d’une classe dirigeante qui s’est longtemps crue au-dessus des règles ordinaires. Marie-Madeleine Mborantsuo, ancienne présidente de la Cour constitutionnelle, l’institution chargée de veiller au respect du droit, figure parmi les convoqués. Celle qui jugeait les autres en matière de conformité républicaine traînerait elle-même une ardoise auprès d’un opérateur public. L’ironie serait savoureuse si elle n’était pas aussi amère. Ali Akbar Onanga Y’Obegue, secrétaire général du PDG canal Ali Bongo, parti qui a tenu le pays en coupe réglée pendant plus d’un demi-siècle, est lui aussi dans la liste. Et Dominique Boungouere, ancien juge constitutionnel, complète avec bien d’autres, ce tableau peu reluisant. Des hommes et des femmes de loi, de robe et d’institution, convoqués comme de vulgaires mauvais payeurs. L’État ne paie pas l’État, et des entreprises prospères sont mauvaises payeuses Le scandale dépasse les individus. Il atteint les institutions elles-mêmes. À l’instar du Conseil départemental de Ndougou, une structure publique, financée par le contribuable, qui figure aussi sur la liste. Si l’argent public entre d’un côté, les obligations publiques ne sont pas honorées de l’autre. Le Conseil supérieur des affaires islamiques y apparaît également. Ces entités bénéficient de financements officiels, de subventions, d’une reconnaissance de l’État, et se retrouvent néanmoins parmi les débiteurs de la SEEG. Personne n’a rendu de comptes. Personne n’a expliqué où est passé l’argent qui aurait dû couvrir ces factures. On voudrait croire que les impayés d’électricité sont le fait de ménages démunis. Cette liste dissipe cruellement l’illusion.Cora Wood, EGCA-Satram, Monoprix, l’hôtel Le Printemps, la Gabonaise de Chimie : des structures économiques établies, visibles, actives, qui facturent leurs propres clients et traînent pourtant des ardoises auprès de la SEEG. Pendant ce temps, les délestages s’accumulent et les Gabonais ordinaires payent cash ou restent dans le noir. L’église Ministère Christ Révélé aux Nations figure également dans le document. La lumière divine, visiblement, n’exonère pas de la facture terrestre. La question qu’il faut crier Depuis des décennies, les Gabonais subissent coupures et délestages. Les experts invoquent le sous-investissement, le vieillissement des infrastructures. Mais voici la vraie question : comment un opérateur peut-il investir si ses factures ne sont pas payées, y compris par des institutions d’État, des figures politiques et des entreprises prospères ? Le Gabonais du bas de l’échelle, lui, n’a droit à aucune indulgence. Son compteur est coupé, mais son nom figure également sur la liste de convocation avec quarante-cinq jours pour s’expliquer. Lui, n’a forcément jamais eu la possibilité d’accumuler des impayés plus de deux mois. Si cette liste débouche sur des régularisations effectives, sans passe-droits, sans arrangements discrets, la SEEG aura posé un acte historique. Si Mborantsuo, Onanga Y’Obegue, Boungouere, le Conseil départemental de Ndougou, le Conseil supérieur des affaires islamiques et les entreprises concernées regagnent leurs quartiers sans payer, alors cette publication n’aura été qu’un miroir gênant de plus, confirmant ce que le peuple gabonais sait depuis toujours : les règles s’appliquent aux petits, et s’évaporent pour les grands.