Privilèges indus : La SEEG est-elle l’arbre qui cache la forêt ?
2026-03-09 - 13:15
La publication par la SEEG de la liste des personnalités bénéficiant de branchements directs en eau et en électricité a fait l’effet d’une bombe dans l’opinion gabonaise. Mais derrière l’indignation légitime que suscite cette révélation, une question plus dérangeante mérite d’être posée : ces factures impayées ne seraient-elles que la face visible d’un système de privilèges bien plus vaste, qui continue de peser sur les finances publiques longtemps après la chute des Bongo ? C’est la thèse que défend Michel Ndong Esso*, enseignant de philosophie et analyste politique, dans cette tribune où il invite les nouvelles autorités à rompre définitivement avec l’ordre ancien. «Ceux qui sont les plus proches du pouvoir, idéologiquement, géographiquement ou religieusement ont tendance à se soustraire à leurs obligations envers la compatibilité de la SEEG». © GabonReview / Dall-E (I.A.) Spécialiste en philosophie morale et politique, Michel Ndong Esso* est enseignant, analyste, consultant et chroniqueur politique. © D.R. Empêtrée dans une crise de performance, la SEEG traverse certainement la période la plus critique de son histoire. Sous la pression du gouvernement, le directoire a récemment donné un coup de pied dans la fourmilière : la publication de la liste des consommateurs en branchement direct, parmi lesquels des personnalités bien connues de l’ancien pouvoir. Ces dernières bénéficieraient indûment d’une fourniture gratuite en eau et en électricité. De quoi choquer davantage l’opinion, alors que la plupart des ménages ont l’impression d’être surfacturés. Mais interrogeons-nous sérieusement : ces personnalités ne sont-elles pas moins de mauvais payeurs que des éléments d’un système qui profite de l’Etat? Parlant justement de privilèges indus, la SEEG n’est-elle pas l’arbre qui cache la forêt ? L’eau et l’énergie selon la proximité avec le pouvoir ? Alors que le gouvernement poursuit sa réflexion sur la réforme de la SEEG, le Ministre de l’Accès universel à l’eau et à l’énergie semble avoir mis le pied sur l’accélérateur. En dénonçant en premier le phénomène des branchements directs, sans doute a-t-il voulu montrer les limites du mode de gestion actuel. Comme pour dire que les difficultés de la SEEG sont d’abord d’ordre managérial avant d’être techniques. Et le Ministre n’a pas tort. Sauf qu’il omet de désigner l’origine du mal. En s’attardant sur le nombre de personnes incriminées, l’identité de certains bénéficiaires et même les localités citées, on ne peut que penser à un système de privilèges établi avec l’approbation des autorités de l’époque. Même le fait de dénoncer ces personnes maintenant en rajoute à la suspicion d’une collusion avec le politique. Cinq ans en arrière, toute initiative de ce genre aurait couté la tête à n’importe quel dirigeant ou Ministre de l’énergie. Aucun média public n’aurait d’ailleurs pris la responsabilité de couvrir une telle actualité, au regard de l’influence et du statut des personnalités concernées. Comme pour dire qu’au Gabon, l’eau et l’énergie servent encore d’instruments à des logiques discriminatoires. Ceux qui sont les plus proches du pouvoir, idéologiquement, géographiquement ou religieusement ont tendance à se soustraire à leurs obligations envers la compatibilité de la SEEG. Et ça, ce n’est pas de nature à favoriser l’égalité citoyenne, socle de toute république qui se respecte. Mais ce qui serait le plus difficile à admettre pour nous autres citoyens lambda, c’est que les branchements directs à la SEEG ne soient en réalité que la partie émergée de l’iceberg. Un scandale peut en cacher de plus grands On sait à quel point l’ancien régime était généreux envers ses vuvuzélateurs. Au temps des Bongo, quiconque savait entonner l’hymne du parti pouvait prétendre à une vie de prince. Ayant compris le jeu, de nombreux compatriotes enfilèrent le pagne à l’effigie d’Omar. Même sans épaisseur intellectuelle, ils furent pour la plupart catapultés au sommet de la hiérarchie sociale. Parmi les nombreux avantages, ils étaient prioritaires dans les recrutements et les nominations, s’octroyaient les parcelles dans les zones urbanisées, bénéficiaient des avantages fiscaux et douaniers et inscrivaient leurs descendants sur les registres des bourses les plus prisées. C’est ce système de gestion patrimoniale de la chose publique qui est à l’origine toutes les formes de favoritisme : népotisme, ethnisme et clientélisme. A titre de rappel, le PDG a gouverné le Gabon sans interruption pendant plus d’un demi-siècle. Et malgré la mise à l’écart de la famille Bongo en 2023, son système de privilèges n’a pas intégralement été démantelé. Ce qui veut dire que d’anciens hiérarques de ce parti continuent de jouir indûment des largesses de l’Etat. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la présence de certains noms dans la liste des branchements directs qui circule. En imaginant qu’ils sont encore nombreux dans ce cas, il faut alors redouter qu’ils échappent à la nouvelle Taxe Forfaitaire d’Habitation. Et certainement à d’autres impôts liés au foncier. Dans tous les cas, le moment est grave. La question qu’il ne faut surtout pas se poser pour quiconque veut avoir le sommeil tranquille, c’est celle de savoir ce que coûte l’entretien de ses anciens pontes du régime Bongo au budget de l’Etat. Au-delà du manque à gagner dans les caisses de la SEEG, combien le contribuable paie-t-il encore pour leurs privilèges indus ? Cette question adressée aux nouvelles autorité est avant tout une invitation à rompre définitivement les amarres avec l’ordre ancien, pour que nul ne profite plus de l’Etat au-delà de ce que prévoit la loi. Michel Ndong Esso*, Enseignant de philosophie, analyste, consultant et chroniqueur politique