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Le grand renversement : Les Gabonais ont toujours su aller là où sont les opportunités. Il est temps de changer de direction

2026-03-04 - 13:44

Une vidéo YouTube sur la concentration urbaine à Libreville. Des déclarations fracassantes de patrons de la Silicon Valley sur l’automatisation imminente des emplois de bureau. En apparence, deux mondes sans rapport. Mais c’est précisément dans la collision de ces deux signaux qu’Adrien NKoghe-Mba* trouve la matière d’une thèse aussi dérangeante qu’espérante : le modèle qui a attiré deux générations de Gabonais vers la capitale est en train de s’effondrer — et la forêt que leurs parents ont fuie pour réussir pourrait Cette même intelligence collective peut amener les Gabonais à faire le chemin inverse — vers la Lopé, vers Mayumba, vers les forêts du Woleu-Ntem et les lagunes de l’Ogooué — maintenant que c’est là que le monde entier regarde. © GabonReview Tout a commencé par une vidéo YouTube. Celle d’un jeune Gabonais, NZEExplore, intitulée « Pourquoi Libreville est devenu un problème national ». En quelques minutes, avec la clarté directe de ceux qui vivent le problème de l’intérieur, il pose un diagnostic que les économistes formulent en centaines de pages : en l’espace de deux générations, une nation entière a convergé vers un seul point. En 1960, Libreville comptait 26 000 habitants — moins de 5 % de la population gabonaise. Aujourd’hui, le Grand Libreville concentre près de 70 % de cette même population. Ce mouvement n’est pas un accident démographique. C’est une réponse rationnelle à une promesse. Et c’est cette promesse-là qui est en train de s’effondrer. Je regardais encore cette vidéo quand, quelques jours plus tard, deux déclarations venues de la Silicon Valley sont venues lui donner une résonance inattendue. Le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, affirme que l’intelligence artificielle pourrait rendre obsolètes jusqu’à 50 % des avocats, consultants et experts financiers dans les 12 prochains mois. Dans la foulée, Mustafa Suleyman, le patron de Microsoft AI, enfonçait le clou dans le Financial Times : les emplois de bureau — comptabilité, droit, marketing, ressources humaines — pourraient être automatisés dans dix-huit mois. Ces hommes ne spéculent pas. Ils fabriquent la technologie dont ils parlent. Le lien entre la vidéo du jeune Gabonais et les déclarations des patrons de la tech n’est pas évident au premier regard. Et pourtant, il est vertigineux. NZEExplore décrit un pays dont la population s’est massivement entassée dans une seule ville pour accéder à des emplois de bureau — précisément les emplois qu’Amodei et Suleyman annoncent en voie de disparition. Ce que le premier documente comme un problème national, les seconds sont en train de le transformer en crise existentielle. Un peuple qui sait lire les opportunités Pour comprendre pourquoi cette convergence vers Libreville s’est produite, il faut comprendre ce que le pétrole a construit. À partir des années 1970, la rente pétrolière a financé un État, des administrations, des entreprises publiques, des sièges sociaux de multinationales. Elle a créé une classe moyenne nouvelle — le fonctionnaire des impôts, l’agent de la BGFI, le juriste de Total, l’assistante de direction. Des hommes et des femmes qui ont quitté l’Ogooué, le Woleu-Ntem, le Haut-Ogooué, non pas pour fuir, mais pour rejoindre quelque chose : un salaire, un bureau, une identité sociale. Ils ont eu raison. C’était là que se trouvaient les opportunités. Et les Gabonais, en allant les saisir, ont simplement démontré qu’ils savent lire le monde et agir en conséquence. Mais ce modèle est aujourd’hui épuisé sous un double coup de ciseau. Le premier, lent et déjà bien entamé : le déclin de la production pétrolière depuis le début des années 2000, qui érode les finances publiques et tari les recrutements dans la fonction publique. Le second, brutal et imminent : l’intelligence artificielle, qui s’apprête à supprimer précisément les postes débutants dans les bureaux — ces premiers emplois qui constituaient le dernier marchepied vers la classe moyenne. Les 35,7 % de chômage des jeunes que révèle le ministère du Travail ne sont pas une anomalie conjoncturelle. Ils sont le signal avant-coureur d’une transformation structurelle que les dirigeants de la tech viennent de mettre sur une horloge. Quand j’évoque ce scénario avec des Gabonais, la réponse est presque invariable : « On n’est pas concernés par l’IA. » Je comprends ce réflexe. Mais ce déni m’inquiète profondément. Car pendant qu’on regarde ailleurs, l’horloge tourne. Et le Gabon, lui, est assis sur quelque chose d’extraordinaire — quelque chose que l’intelligence artificielle, avec toute sa puissance de calcul, sera incapable de créer, de simuler ou de remplacer. Ce que l’IA ne peut pas faire Car voici le paradoxe magnifique de ce moment historique : au moment précis où l’IA détruit la valeur du travail de bureau, elle accroît mécaniquement la valeur de ce qu’elle ne peut pas reproduire. Elle peut rédiger un rapport comptable, mais elle ne peut pas séquestrer du carbone. Elle peut analyser un dossier juridique, mais elle ne peut pas protéger un corridor d’éléphants. Elle peut générer une campagne marketing, mais elle ne peut pas faire nicher une tortue luth sur une plage de Mayumba. Le patrimoine naturel — ce dont le Gabon est plus richement doté que presque n’importe quelle nation sur terre — devient l’actif le plus rare et le plus précieux de l’économie mondiale qui vient. Rappelons ce que le Gabon possède. 88 % du territoire couvert par la forêt tropicale — l’un des derniers massifs intacts de la planète. La moitié de la population mondiale de gorilles des plaines occidentales. Les deux tiers des éléphants de forêt d’Afrique. 13 parcs nationaux dont la Lopé, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, et Mayumba, l’un des premiers sites de ponte des tortues luth au monde. Des côtes où se croisent baleines à bosse et dauphins. Des accords carbone pionniers avec des partenaires internationaux qui font du Gabon un acteur reconnu de la diplomatie climatique. Ce n’est pas de la poésie. Ce sont des actifs économiques dont la valeur monte structurellement à mesure que le reste du monde détruit les siens. Les marchés du carbone représentent déjà des milliards de dollars en croissance structurelle. L’écotourisme haut de gamme — là où le Rwanda ou le Costa Rica ont bâti de véritables moteurs économiques — reste une opportunité quasi vierge au Gabon. La recherche scientifique internationale, la bioprospection, la pêche durable, l’agroforesterie à haute valeur ajoutée : ce sont des secteurs qui créent des emplois que l’IA ne peut ni délocaliser ni automatiser — des emplois ancrés dans un territoire, dans une biodiversité, dans une expertise locale que personne d’autre ne peut offrir. Faire le chemin inverse Le défi n’est donc pas technologique. Il est culturel. Pendant soixante ans, la forêt et la mer étaient ce qu’on quittait pour réussir. Elles étaient le monde des ancêtres, l’espace de ceux qui n’avaient pas eu la chance d’obtenir un poste en ville. Il faut aujourd’hui retourner ce récit comme un gant. Le garde forestier qui maîtrise un écosystème rare, le guide naturaliste qui parle la langue des gorilles et celle des touristes, l’entrepreneur qui ouvre un lodge dans un parc national, le biologiste marin qui cartographie les fonds de l’Atlantique gabonais — ces profils ont un avenir que l’automatisation ne menace pas. Ils incarnent une compétence que le monde entier viendra chercher, et que le Gabon, par sa géographie et son histoire, peut offrir mieux que presque n’importe qui. Il y a une symétrie presque parfaite dans cette histoire. En deux générations, les Gabonais ont prouvé qu’ils savent lire les signaux et se mettre en mouvement. Ils sont partis vers Libreville quand c’était là que tout se jouait. 26 000 habitants en 1960, 70 % de la population aujourd’hui : c’est la démonstration d’une intelligence collective remarquable. Cette même intelligence collective peut les amener à faire le chemin inverse — vers la Lopé, vers Mayumba, vers les forêts du Woleu-Ntem et les lagunes de l’Ogooué — maintenant que c’est là que le monde entier regarde. NZEExplore a raison : Libreville est devenu un problème national. Mais il porte en lui, sans peut-être encore s’en rendre compte, la clé de la réponse. Si les Gabonais ont bâti une métropole de 800 000 âmes en suivant des opportunités, ils peuvent bâtir tout autre chose en suivant celles de demain. L’intelligence artificielle, avec toute sa brutalité disruptive, leur offre peut-être le meilleur argument qu’ils n’aient jamais eu pour changer de cap : le bureau est en train de mourir. La forêt, elle, n’a jamais été aussi vivante. *Président de l’association Les Amis de Wawa pour la préservation des forêts du bassin du Congo.

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