Gabon : les influenceurs, le pouvoir et la grande hypocrisie numérique
2026-03-24 - 15:02
Pendant 18 mois, les réseaux sociaux ont été le meilleur allié du régime gabonais : chambre d’écho, outil de propagande, simulacre de démocratie participative. Puis les enseignants sont descendus dans la rue, les influenceurs ont commencé à filmer, et Facebook a été coupé du jour au lendemain. Un influenceur d’origine libanaise réclame 6 milliards de francs CFA pour se taire. Un président élu à 94,85 % légifère pour museler ceux qui parlent trop fort. Bienvenue dans le Gabon numérique, où la liberté d’expression a une date d’expiration, et où le pouvoir aime les réseaux sociaux exactement comme il aime la presse : soumis, ou éteints. Au Gabon, les réseaux sociaux ont un patron et des flics. Ils s’appellent l’État. © GabonReview Il y a quelque chose de profondément malhonnête dans la façon dont le Gabon post-transition gère sa relation aux réseaux sociaux. Et cette malhonnêteté mérite d’être nommée clairement, sans détour. Depuis le coup d’État du 30 août 2023, le général puis président Brice Clotaire Oligui Nguema a compris une chose que les Bongo avaient sous-estimée : Facebook ne se contrôle pas, il se domestique. Pendant toute la période de transition, les réseaux sociaux ont été laissés libres. Et pour cause : ils servaient. Ils amplifiaient l’image du libérateur, relayaient les chantiers inaugurés en grande pompe, faisaient circuler les vidéos de foules en liesse. Des pages militantes fonctionnaient comme des cellules de communication pro-CTRI non déclarées. Le tout gratuitement, et avec l’enthousiasme sincère d’une population qui voulait y croire. 94,85 % : le chiffre qui pose question Puis vint l’élection présidentielle du 12 avril 2025. Oligui Nguema l’a remportée avec 94,85 % des suffrages. Un score soviétique. Un score qui, dans n’importe quelle démocratie digne de ce nom, provoquerait un tollé international. Ici, on a applaudi la participation record de 70 % comme preuve de maturité civique... sans poser la question qui dérange : dans un pays où la presse traditionnelle est littéralement sous tutelle, où l’opposition a été fragilisée depuis des décennies, et où les réseaux sociaux ont fonctionné comme une chambre d’écho favorable au président sortant-candidat, ce score dit-il vraiment quelque chose sur la liberté du vote ? Ou dit-il quelque chose sur la maîtrise du récit ? L’affaire Nazih, ou ce que le chantage révèle L’affaire Nazih Marwan Al-Azzi est venue compliquer ce tableau idyllique. Cet influenceur d’origine libanaise, depuis Beyrouth où il s’était réfugié, a tenté de monnayer son silence : six milliards de francs CFA contre des enregistrements prétendument compromettants pour Oligui Nguema. Arrêté en juillet 2025 à la demande de Libreville, il serait aujourd’hui poursuivi pour chantage et corruption. L’affaire a été présentée comme la preuve que le pouvoir sait se défendre contre les mercenaires du numérique. Peut-être. Mais elle a surtout mis en lumière un angle mort que personne n’a voulu regarder en face : si un influenceur de seconde zone peut prétendre détenir des informations capables de «faire vaciller le Gabon», que cela traduit-il de la gouvernance réelle du pays ? Que cache-t-on exactement ? Couper, encadrer, contrôler : la méthode Le 17 février 2026, la Haute autorité de la communication (HAC)a suspendu Facebook et TikTok. Officiellement pour des contenus diffamatoires. En réalité, au moment précis où les enseignants gabonais descendaient dans la rue et où les influenceurs, les mêmes qui avaient soutenu la transition, commencent à relayer leurs revendications. Le message est limpide : les réseaux sociaux sont bons quand ils servent le pouvoir, dangereux quand ils servent le peuple. Et comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement annonce, en mars 2026, un projet de loi pour encadrer activistes et blogueurs, désormais qualifiés d’«animateurs spécifiques»... sous la surveillance de la HAC et de l’ARCEP (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse). Vous pouvez parler, à condition que nous sachions qui vous êtes, que nous contrôlions ce que vous dites, et que nous puissions vous couper à volonté. C’est ça, la vraie nature du rapport du régime gabonais aux réseaux sociaux : non pas une politique numérique, mais un thermostat. On monte la chaleur quand ça arrange, on coupe le chauffage quand ça brûle. Le problème, c’est que les Gabonais ne sont pas dupes. Une jeunesse qui a voté à 70 %, qui s’informe sur TikTok et débat sur Facebook, sait reconnaître la censure quand elle la vit. Et la prochaine fois que le pouvoir voudra s’appuyer sur cette même jeunesse pour construire son récit, il trouvera peut-être des écrans moins dociles, et des influenceurs moins bien disposés à jouer le jeu.