Deux parcs sur treize. Voilà le problème !
2026-03-18 - 13:13
Lors d’une rencontre organisée à Libreville entre des collégiens et Mike Fay (l’écologiste américain qui a traversé 3 200 kilomètres de forêt équatoriale pour inspirer la création des parcs nationaux gabonais), une question simple a révélé un gouffre inquiétant : combien de parcs saviez-vous nommer ? Deux. Sur treize. Adrien NKoghe-Mba* transforme ce chiffre en diagnostic : entre la décision politique historique de 2002 et la conscience collective des Gabonais, quelque chose s’est brisé. Non par manque de richesses, le Gabon abrite l’une des forêts les plus vastes de la planète, mais par défaut de récit national. Les parcs existent sur les cartes. Ils n’existent pas encore dans les cœurs. On ne connaît que ce que l’on raconte. © GabonReview La semaine dernière, j’ai eu le privilège d’organiser quelque chose de rare : une rencontre entre des élèves de cinquième d’un collège de Libreville et Mike Fay, l’écologiste américain qui, entre 1999 et 2000, a marché 467 jours à travers 3 200 kilomètres de forêt équatoriale , du Congo jusqu’à l’Atlantique. Un homme que l’on pourrait qualifier, sans exagération, de Livingstone du XXIe siècle. Inspiré par cette formidable aventure, le président Omar Bongo Ondimba — véritable Teddy Roosevelt d’Afrique — annonça en 2002 au sommet de Johannesburg la création d’un réseau de 13 parcs nationaux. Mike Fay a parlé. Les enfants ont écouté, les yeux écarquillés. Puis je lui ai demandé de les interroger à son tour, simplement : Citez-moi les parcs nationaux du Gabon. Le silence fut éloquent. Après quelques secondes, deux noms timides s’élevèrent dans la salle. Deux. Sur treize. Arrêtez-vous un instant sur ce chiffre. Le Gabon détient la deuxième plus vaste étendue forestière du Bassin du Congo, la deuxième forêt la plus vaste au monde après l’Amazonie, avec plus de 24 millions d’hectares, 6 000 espèces d’arbres, 190 espèces de mammifères, 700 espèces d’oiseaux. Pour protéger ce trésor, l’État a créé treize parcs — Akanda, Birougou, Ivindo, Loango, Lopé, Mayumba, Minkébé, les Monts de Cristal, Moukalaba-Doudou, Mwagna, Waka, Pongara, les Plateaux Batéké — représentant près de 11 % de la superficie du pays, soit 2 837 128 hectares. Et les enfants qui grandissent sur cette terre n’en connaissent que deux. Ce n’est pas un problème de géographie. C’est un problème de récit national. Pensez-y : un enfant américain, même modeste, sait ce qu’est Yellowstone. Un enfant kényan sait ce qu’est le Masai Mara. Non pas parce qu’il y est allé, mais parce que ces noms pulsent dans la culture, dans les médias, dans les manuels scolaires, dans la fierté collective. Le patrimoine naturel y est une identité, pas une information administrative. Au Gabon, le paradoxe est vertigineux. Mike Fay lui-même dit que ce dont il est le plus fier dans sa vie entière, c’est la création de ces 13 parcs nationaux et de 20 réserves marines au Gabon. Un Américain du New Jersey consacre sa vie à protéger la forêt gabonaise — et les enfants gabonais ne savent pas qu’elle existe sous leur protection. Ce n’est pas une critique. C’est un diagnostic. L’ambition originelle du Megatransect était de faire du Gabon un modèle de développement vert pour l’Afrique centrale — le Costa Rica de l’Afrique centrale. Cette vision est magnifique. Mais aucune vision ne survit à l’oubli de ceux qu’elle est censée servir. On ne protège durablement que ce que l’on aime. On n’aime que ce que l’on connaît. Et on ne connaît que ce que l’on raconte. Deux parcs sur treize. C’est le signe que quelque chose s’est cassé entre la décision politique — courageuse, historique — et la transmission culturelle. Les parcs existent sur les cartes. Ils n’existent pas encore dans les cœurs. La bonne nouvelle, c’est que c’est le plus facile à réparer. Il ne faut pas des milliards, ni des conférences internationales. Il faut des enseignants qui racontent Loango comme une épopée. Il faut des émissions de radio qui prononcent Minkébé avec la même fierté qu’un hymne national. Il faut des chroniques — comme celle-ci — qui refusent que treize noms restent lettre morte. Mike Fay a marché 467 jours pour que le Gabon garde sa forêt. Le moins que nous puissions faire, c’est apprendre treize noms par cœur. *Président de l’association Les Amis de Wawa pour la préservation des forêts du bassin du Congo. ———————————————————————————- Les 13 Parcs nationaux du Gabon : Akanda • Birougou • Ivindo • Loango • Lopé • Mayumba • Minkébé • Monts de Cristal • Moukalaba-Doudou • Mwagna • Waka • Pongara • Plateaux Batéké .