1,2 million pour les bars, 167000 FCFA pour les artistes : le Bugada, collecteur ou racketteur ?
2026-03-26 - 14:02
Quand le droit d’auteur devient un impôt sans retombées pour les artistes. Chargé de collecter les droits d’auteur auprès des bars, restaurants et night-clubs du Gabon pour les reverser aux artistes gabonais, Bugada vient d’adresser à plusieurs établissements des quartiers Louis et Akanda des factures dépassant le million de francs CFA, soit dix fois le montant habituel, sans préavis ni explication. Un coup de massue tarifaire d’autant plus troublant que, lors du dernier paiement aux artistes en 2025, chaque créateur n’avait reçu en moyenne que 167 500 francs. À qui profite donc la musique au Gabon ? Le Bugada prélève en caïd et distribue, en aumônier, des miettes aux artistes. © GabonReview Il y a dans ces factures quelque chose d’obscène. Plusieurs établissements des quartiers Louis et Akanda, bars et restaurants dont certains n’ont pas encore vu expirer la redevance acquittée en milieu d’année 2025, se voient réclamer par le Bureau gabonais du droit d’auteur et des droits voisins (BUGADA) des sommes dépassant 1 200 000 francs CFA au titre de la «redevance annuelle 2026 ». Les factures, signées du Directeur général Gildas Borrys Ndong Nang, précisent froidement que le paiement doit intervenir par «chèque à l’ordre du BUGADA». Sobre. Lapidaire. Brutal. Le problème n’est pas l’existence d’une redevance. Celle-ci est légitime, ancrée dans la loi. Le problème est le bond tarifaire. Ces mêmes établissements du secteur tourisme-loisirs acquittaient 250 000 francs avant le Covid, 117 000 francs en période pandémique, 100 000 francs encore en 2025. Certains ont payé cette dernière somme en milieu d’année, leur redevance n’ayant même pas atteint son échéance. Qu’importe : le Bugada a dégainé des factures dépassant le million. Une multiplication par dix, sans préavis, sans explication publique, sans barème rendu opposable. Un milliard dans les caisses, des miettes pour les artistes Le directeur s’abrite pourtant derrière le décret n° 000453/PR/MCAEP du 23 mai 2006 et la loi 007/2024, invoqués dans le courrier d’accompagnement adressé aux usagers, pour réclamer le règlement «dans les quinze jours suivant la réception». Délai d’ultimatum. Rhétorique d’huissier. Mais aucun de ces textes ne justifie une telle rupture tarifaire sans publication préalable d’un nouveau barème contradictoire. La vraie question est arithmétique, et elle est accablante. Le Bugada administre un territoire de collecte estimé entre 1 300 et 2 400 établissements dans le Grand Libreville (bars, buvettes, restaurants, night-clubs). Si seulement la moitié accepte de payer 1 200 000 francs, c’est près d’un milliard de francs CFA qui s’engouffre dans les caisses de l’organisme. Or, lors de la dernière redistribution aux artistes en 2025, le Bugada n’a reversé en redevances proprement collectées que 32,8 millions de francs CFA, sur lesquels 613 créateurs se sont partagé une aumône uniforme de 167 500 francs chacun, sans égard pour l’exploitation réelle de leurs œuvres. Dire que pour toucher ses droits d’auteur au Gabon, l’artiste doit d’abord payer pour en avoir le droit. Le Bugada exige lui exige des frais d’adhésion d’environ 20 000 francs CFA. Rapportée aux 613 bénéficiaires du dernier paiement, cette cotisation représente au minimum 12,26 millions de francs CFA qui entrent discrètement dans les caisses de l’organisme, avant qu’un seul franc ne soit versé à un seul créateur. Le Bugada, forteresse imprenable Qui s’étonnera alors que le siège du Bugada, au Haut de Gué-Gué, soit réputé désert à toute demande d’explication ? Qu’un journaliste de GabonReview, s’y étant rendu, n’y ait trouvé nul interlocuteur, le Directeur général étant régulièrement «indisponible» et les lignes téléphoniques muettes ? Cette inaccessibilité organisée est, en elle-même, un aveu. Le droit d’auteur, dans ses principes, protège le créateur. Instrumentalisé par une bureaucratie opaque adossée au clientélisme politique (la dotation présidentielle de 70 millions de francs CFA représente les deux tiers du dernier paiement aux artistes) il devient autre chose : un outil de prélèvement sur les opérateurs économiques, dont la contrepartie artistique reste introuvable. La musique joue, les caisses tintent. Les artistes, eux, attendent. Thecia Nyomba